Masque facial

Masque facial

Hétéroclite par le savant assemblage des nombreux éléments qui le composent, cet objet illustre toute la complexité de l’art des masques des Yupik (Inuit). Le visage humain, élément central de la composition, évoque par la sécheresse géométrique de ses traits la face d’un crâne. Ainsi, les orbites rondes encadrent un nez suggéré par deux narines triangulaires ; la bouche, démesurée, présente une « grille », la schématisation d’une dentition crénelée. Le bois brut dont les veines parcourent la figure entière laisse parfois place à une couverte peinte, surlignant les yeux par un motif de « lunette » noir ou structurant la bouche béante par l’alternance de coloris rouge, noir, blanc. Un imposant poisson vert se courbe en trois sections chevillées pour suivre le mouvement du contour inférieur du visage, occultant ainsi le menton. Deux autres sont fixés verticalement au niveau des tempes de la figure, produisant de curieuses oreilles. Au front du masque, juste au-dessus des poissons maigres, viennent se piquer deux mains miniatures fixées à une tige rigide. Enfin, le sommet du crâne supporte quatre plumes ainsi que deux figures de loutres sculptées et fichées sur les pics évoqués précédemment. Tous les éléments « satellites » tintent lors de la danse du masque.

Jean-Loup Rousselot propose une interprétation iconographique des diverses figures impliquées dans la composition d’un masque yupik (conservé au musée du Quai Branly), proche de l’exemplaire de la collection Barbier-Mueller par la similitude des éléments qui les composent, mais à la construction différenciée ; en effet, ce masque présente une face bipolaire, structurée par un demi-visage humain associé à un poisson positionné verticalement, tête vers le bas. D’après J.-L. Rousselot, le poisson constituerait le thème et la figure principale de ce type de masque. Le visage humain serait alors la représentation de son âme yua (le yua des animaux présente une physionomie humaine). Celle-ci peut décider de mettre ou non son enveloppe charnelle à disposition de l’homme. La bouche monstrueuse et grimaçante, symbole qui apparaît fréquemment dans la mythologie yupik, reflète l’ambivalence de la situation ; le poisson s’offre mais reste vigilant, l’homme doit respecter les interdits de la pêche. Les petites mains plantées sur le contour du masque sont celles du yua, elles établissent le contact spirituel entre l’homme et le poisson. Ainsi, les masques aux poissons dont la personnalité semble mi-humaine, mi-animale, reflètent la dualité inhérente aux croyances yupik. Tous les êtres sont de même nature mais prennent alternativement l’apparence d’un homme ou d’un animal.

Les hommes sculptaient ces masques porteurs de sens à l’intérieur des grandes maisons communautaires kasgi, suivant les directives d’un chaman. Dans ces mêmes lieux se déroulaient les fêtes et les cérémonies propitiatoires, cadres de la danse des masques.

Bibl. : P. Stone, 1977 ; J.-L. Rousselot, 2000 ; D. J. Ray, 2001.