Figure

Figure

Pendant un certain temps, la fonction de la sculpture – celle
d’une figure korwar assise se caractérisant par un style monumental
inhabituel – a été une énigme. La forme du support – qui
comprend une grande encoche – a permis de supposer que la
sculpture pouvait être insérée (cf. De Clercq et Schmeltz, 1893,
pl. 24, fig. 8). Grâce à ce détail fonctionnel, on a donc suggéré
qu’elle était peut-être utilisée pour orner la proue d’une pirogue
ou, plus vraisemblablement, comme élément architectural
(Bounoure et Allain, 2006, fig. 3). Comment elle s’emboîtait dans
ces structures plus grandes est plus difficile à déterminer.

Quelques indices, cependant, devraient permettre de résoudre
le problème d’identification. Cette pièce ressemble beaucoup à
une statue korwar originaire des « îles Supiori ou Biak », désormais
conservée à l’université de Californie (Los Angeles) mais
qui se trouvait « auparavant [dans la] collection d’André Breton
et de Paul Éluard » et qui fut « collectée avant 1931 » (Solheim
II, 1985, p. 155, fig. 194). Ce pedigree français et l’étonnante ressemblance
avec la pièce présentée ici rendent tout à fait plausible
l’hypothèse selon laquelle les deux pièces furent recueillies
par Jacques Viot.

La ressemblance tient au support surélevé,
identique, avec ses « deux tenons orientés vers le bas » (ibid.,
153b), aux barres verticales présentant, apparemment, le même
motif en relief, au dos qui n’est pas droit mais plutôt légèrement
convexe, aux doigts et aux orteils exécutés à l’aide des mêmes
incisions parallèles, et, d’une manière générale, au style monumental
de la sculpture (par exemple, chacun des bras ou des
jambes est représenté par une simple courbe, en demi-cercle).
Bien qu’elles présentent également certaines différences (principalement
la tête Janus de la pièce conservée par l’UCLA, ainsi
que les coudes et les genoux plus rapprochés, et la petite barre
verticale qui les relie), il ne fait aucun doute que les deux statues
ont des liens étroits.

À juste titre, à cette époque, Solheim déclarait :
« Il semble qu’elle soit unique dans le corpus publié des images
korwar » (ibid.). Aujourd’hui, bien entendu, nous savons qu’il en
existe une autre : la statue du musée Barbier-Mueller présentée
ici. Solheim (ibid.) souligna qu’un « prolongement non identifié
situé au-dessus de la tête a été sectionné à un moment donné ».
Il est intéressant de remarquer que c’est également le cas pour
la pièce du musée Barbier-Mueller.

En ce qui concerne sa fonction,
Solheim, tout en considérant que « structurellement, elle ne
pouvait pas servir de pilier », supposa « qu’elle était enfoncée
dans le sol d’une maison ». Il ajouta : « Des figures présentant des
tenons similaires (mais pas de tête Janus) ont été recueillies près
de Waigeo, où elles étaient utilisées comme poteaux d’angle
d’une plate-forme funéraire découverte dans une caverne qui
servait de cimetière [1] » (ibid., 153b, 156a).

Les éléments caractéristiques
de cette statue korwar sont les deux barres verticales
reliant le support de la sculpture (les pieds) au menton (les
mains). Des éléments similaires sont également présents sur plusieurs
figures korwar publiées, ornées de ciselures comparables [2]
ou non décorées3. Les deux piliers verticaux pourraient avoir été
inspirés par une illustration stylisée de serpents mythiques. Ces
serpents font partie de plusieurs figures korwar – dans lesquelles
ils sont sculptés d’une façon naturaliste ou stylisée – et sont
représentés en position verticale, tenus par une figure assise ou
debout (cf. Van Baaren, 1968, pl. 18, 24, 45). Les sillons, qui font
penser à une segmentation, font peut-être référence à cette partie
du mythe dans laquelle le serpent est terrassé et coupé en
morceaux. Puis, ces morceaux engendraient des personnes, des
plantes, des animaux et d’autres objets synonymes de bienfaits
pour l’humanité.

[1Malheureusement, il ne mentionne ni où ni par qui ces figures
ont été recueillies ; d’autre part, il n’indique pas davantage où
elles se trouvent actuellement et ne fournit pas d’illustrations.

[2Par exemple, De Clercq et Schmeltz, 1893, pl. 35, fig. 2 , 8, 11 ;
Van Baaren, 1968, pl. 25. 3. Par exemple, De Clercq et Schmeltz,
1893, pl. 34, fig. 13, et pl. 35, fig. 7.